Je formule des vœux pour qu'en chacun de nous l'homme-joie se réveille.
Qu'il distribue, sans retenue aucune, ce rien de beauté qui nous est essentiel.


Je n'ai rien fait aujourd'hui et je n'ai rien pensé. Le ciel est venu manger dans ma main.
Maintenant c'est le soir mais je ne veux pas laisser filer ce jour sans vous en donner le plus beau. Vous voyez le monde. Vous le voyez comme moi. Ce n'est qu'un champ de bataille.
Des cavaliers noirs partout. Un bruit d'épées au fond des âmes.
/... /
Nous massacrons toute la douceur de la vie et elle revient encore plus abondante.
La guerre n'a rien d'énigmatique, mais l'oiseau que j'ai vu s'enfuir dans un sous-bois, volant entre les troncs serrés, m'a ébloui. J'essaie de vous dire une chose si petite que je crains de la blesser en la disant.
Il y a des papillons dont on ne peut effleurer les ailes sans qu'elles cassent comme du verre.
L'oiseau allait entre les arbres comme un serviteur glissant entre les colonnes d'un palais.
Il ne faisait aucun bruit. Il était aussi simplement vêtu d'or qu'un poème.

Voici, je me rapproche de ce que voulais dire, de ce presque rien que j'ai vu aujourd'hui et qui a ouvert toutes les portes de la mort : il y a une vie qui ne s'arrête jamais.
Elle est impossible à saisir. Elle fuit devant nous comme l'oiseau entre les piliers qui sont dans notre cœur. Nous ne sommes que rarement à la hauteur de cette vie. Elle ne s'en soucie pas. Elle ne cesse pas une seconde de combler de ses bienfaits les assassins que nous sommes .
/... /

J'imagine quelqu'un qui entre au paradis sans savoir que c'est le paradis. Il a des inquiétudes, des projets. Il est très occupé. Un bruit de fer, un cliquetis d'épées l'accompagne.
C'est si banal, la guerre. Et puis tout d'un coup il y a une lumière de neige sur un étang,
et un oiseau aux ailes d'or fracasse les murailles du monde. C'est quelque chose d'inespéré.

Quelques secondes suffisent, n'est-ce pas, pour vivre éternellement.
« Nous sentons et nous éprouvons que nous sommes éternels » .
Cette pensée de Spinoza a la douceur d'un enfant endormi à l'arrière d'une voiture.

Nous avons vous et moi, un Roi-Soleil assis sur un trône rouge
dans la grande salle de notre cœur. Et parfois, quelques secondes, ce roi, cet homme-joie, descend de son trône et fait quelques pas dans la rue.

Christian Bobin : L'homme-Joie
Édition : L'Iconoclaste